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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 23:21
289882223_972b5fcfd7.jpgLe 6 mars 2010, 93,2 % des 144 000 Islandais qui se sont exprimés ont rejeté la loi autorisant l'Etat islandais à indemniser les épargnants britanniques et hollandais concernés par la faillite d'Icesave.

Quel sera le niveau de vie des Islandais dans les années à venir ?

 

Les études de la Banque centrale islandaise font état d’une chute du revenu disponible des ménages de 25 % entre 2007 et 2009. Cette diminution résulte de deux phénomènes :

 

-      D’une part, la crise financière a provoqué une contraction économique violente avec une récession du PIB de 7,5 % en 2009. Les prévisions font état d’une récession de 3,5 % environ en 2010. Le chômage est passé de 1,5 à 9 % ; ce qui est encore plus sensible dans un pays qui mobilise plus de 80 % de la population active.

 

-      D’autre part, l’ensemble des Islandais est affecté par une  inflation supérieure à 10 % depuis le deuxième trimestre 2008. L’inflation est actuellement en baisse mais elle se situe encore à 7 %. C’est un taux inédit en Europe depuis la deuxième moitié des années 1980. La banque centrale islandaise n’espère ainsi atteindre son objectif d’inflation de 2,5 % qu’au premier trimestre 2012.

 

Les salaires réels, calculés hors inflation, sont donc négatifs depuis 2008 conduisant à un appauvrissement de l’ensemble de la population islandaise. Au premier semestre 2010, le salaire réel devrait encore chuter de 4 %. La situation ne devrait cesser de se dégrader qu’en 2011 de sorte qu’une amélioration n’interviendra pas avant 2012.

 

Le niveau de vie des Islandais ne cessera de chuter qu’avec la stabilisation de la couronne islandaise dont la dépréciation est à l’origine de cette soudaine hausse de l’inflation. La stabilisation de la couronne islandaise sera également indispensable pour permettra aux Islandais d’honorer leurs emprunts. Beaucoup d’entre eux ont été consentis à taux variables et libellés en devises étrangères.

 

C’est pour cela que l’adhésion à l’Union européenne a paru désirable à un certain moment pour la population islandaise. L’adoption de l’euro permettrait de résoudre les problèmes monétaires mais elle poserait d’autres problèmes aussi importants dans le domaine agricole ou dans celui des pêcheries.

 

 Comment vont-ils régler leurs dettes (privées et publique) et à quel prix ?

 

Une grande partie de la réponse est là encore liée au cours de la couronne islandaise et à l’inflation.  La couronne islandaise a vu sa valeur nominale divisée par deux depuis 2008. Le coût de l’endettement a symétriquement progressé dans les mêmes proportions.

 

-       La dette publique est désormais autour de 130 % du PIB et la dette extérieure nette s’établirait à 320 % du PIB en 2010. Au regard de la taille du PIB islandais qui est de l’ordre de 9 milliards d’euros, la valeur de cet endettement est limitée. En termes relatifs, ce niveau d’endettement est très préoccupant. Une inconnue pèse toutefois sur la valeur réelle du système bancaire islandais. Les trois banques qui ont fait faillite avaient accumulé plus de 80 milliards d’euros d’actifs.

 

-       L’endettement des ménages islandais était estimé à 103 % du PIB en 2007. Il est donc supérieur à celui des ménages américains. 80 % de la dette des ménages est indexée sur l’inflation ; ce qui alourdit la charge financière. 13 % de la dette des ménages a été contractée en devises alors que la couronne a perdu 80 % de sa valeur nominale … La situation est particulièrement inquiétante en ce cas. Actuellement 30 000 ménages islandais se trouvent en situation de surendettement, soit 36 % de l’ensemble des ménages. 5 000 d’entre eux sont dans une situation particulièrement préoccupante avec un endettement net supérieur à 300 000 €.

 

-       Les ménages islandais possèdent toutefois des actifs qui peuvent couvrir en tout ou en partie leur endettement. La montée de l’endettement des ménages a été en grande partie liée à l’achat de logements qui conservent une valeur même s’ils ont subi une forte décote depuis 2008. Les Islandais disposent également de produits financiers puisque la retraite est financée par capitalisation. La vente de ces produits constitue une solution à court terme. Le nouveau gouvernement a levé les restrictions sur l’emploi des capitaux investis dans des fonds de pension. Cette solution ne fait toutefois que reporter le problème dans le temps.

 

Quel avenir économique, quels fondamentaux, quelles innovations ?

 

L’économie islandaise avait avant l’essor de son secteur bancaire les caractéristiques d’une économie de pays en voie de développement. Elle est fortement tributaire des matières premières notamment des produits de la pêche et l’énergie bon marché qu’elle soit d’origine hydroélectrique ou géothermique. Cette énergie bon marché a permis à l’Islande de se positionner comme un producteur d’aluminium, secteur qui est un gros consommateur d’électricité.

 

Les capacités de production d’aluminium islandaises ont plus que doublé depuis 2006 alors que les cours sont orientés à la hausse. En revanche, la situation est préoccupante pour les pêcheries qui sont traditionnellement le premier secteur économique islandais. Les saisies diminuent depuis 2008, ce qui est partiellement compensé par une hausse des prix. Les ressources de la mer ne sont pas inépuisables alors que les produits de la pêche représentent encore 5 % du PIB et devraient constituer 40 % des exportations de biens en 2010.

 

Un autre espoir pour l’Islande réside dans la présence supposée d’hydrocarbures dans la « zone du dragon » près de l’île de Jan Mayen. Toutefois, les cours sont encore trop bas pour permettre à un investisseur d’amortir une installation dans des conditions d’accès aussi difficiles.

 

Le développement du secteur bancaire était ainsi destiné à sortir l’Islande de sa dépendance au secteur primaire. Toutefois, il faudra attendre la consolidation de ce secteur pour évaluer si la stratégie fut pertinente.

 

A court terme, le panorama a changé. L’économie islandaise était trop dépendante de deux secteurs. Les évolutions des cours du poisson ou de l’aluminium avaient des répercussions directes sur son économie. Désormais l’Islande est également trop dépendante des fluctuations de sa monnaie …

 

Quel changement politique possible ?

 

Les élections d’avril 2009 ont confirmé l’alternance qui s’était produite dans les faits dès février 2009. Pour la première fois, les sociaux démocrates accèdent au pouvoir en Islande avec l’appui de la gauche verte. C’est un vrai changement politique pour l’Islande qui avait toujours connu la domination du parti conservateur (le parti de l’indépendance) depuis son indépendance en 1944. Ce parti a payé sa proximité avec les milieux d’affaire et a perdu son statut de premier parti politique islandais.

 

Mais le changement ne se trouve pas que dans les urnes. Le répertoire traditionnel de l’action collective a été bouleversé par le mécontentement populaire.

 

On ne doit pas négliger l’implication personnelle des Islandais au travers des manifestations dans les rues. La police a dû utiliser des gaz lacrymogènes en 2009 pour la première fois depuis l’intégration du pays dans l’OTAN … soit 60 ans!

 

Le parti dénommé « Mouvement des citoyens » représente une tentative de normalisation politique des manifestations. Il a été fondé par des manifestants et dispose désormais de 4 députés au Parlement. Toutefois, rien n’indique à cette heure que ce parti va s’inscrire dans le paysage politique islandais.

 

Indefence a promu un autre mode de mobilisation citoyenne : la pétition en ligne. Ce groupe a d’abord protesté contre l’assimilation de l’Islande à un Etat terroriste par le Royaume-Uni. Puis il s’est saisi de la loi sur Icesave afin de réclamer l’organisation d’un référendum sur cette question. En recueillant 60 000 voix, soit le quart des électeurs islandais, Indefence a obtenu que le président de la république oppose son veto à la loi sur Icesave.

 

Cette action a été couronnée de succès. Toutefois, ces groupes n’articulent pas un projet cohérent. Ils ne sont pas porteurs d’une vision de la société. Ils catalysent en revanche le ressentiment et la défiance à l’égard de la classe politique traditionnelle.

 

Il est encore trop tôt pour dire si ces mouvements seront en capacité de construire un programme politique. Cela ne sera pas évident car beaucoup des Islandais qui se mobilisent sont simplement dans le déni de la situation. Certains souhaiteraient simplement que l’Etat ne se substitue pas à Landsbanki pour Icesave. Les conséquences diplomatiques et financières seraient alors très importantes.

 

Un récent sondage sur les intentions de vote des Islandais montre que le rapport de force a évolué depuis les dernières élections parlementaires. Le parti de l’indépendance serait à nouveau le premier parti islandais devant le parti social-démocrate qui perd de l’audience alors que la gauche verte en gagnerait. En revanche, le Mouvement des citoyens issu des manifestations disparaitrait du Parlement. Le paysage politique est encore instable mais il semble que les grandes forces se dessinent déjà.

 

Comment s’est mis en place le système tant critiqué aujourd’hui ?

 

En rejoignant l’espace économique européen en 1994 – zone regroupant l’Union européenne et les pays membres de l’association européenne de libre échange AELE – l’Islande a dû achever la libéralisation de son économie.

 

Le facteur déclenchant sera la privatisation totale des banques islandaises achevée en 2003. Cette libéralisation va donner lieu à une hyperconcentration du secteur bancaire islandais avec trois opérateurs principaux : Glitnir, Kaupthing et Landsbanki.

 

Ces trois groupes vont concentrer 80 % des actifs du secteur financier islandais. Ils vont se lancer dans une stratégie de développement à l’international par croissance externe en rachetant des groupes étrangers. Entre 2004 et 2006 ces trois groupes vont racheter 22 compagnies financières étrangères. La valeur des actifs qu’elles détiennent va ainsi progresser de 100 % du PIB en 2004 à 923 % en 2007.

 

Ces groupes vont distribuer des crédits et donc créer de l’argent au travers de produits dérivés tels que les obligations indexées sur l’inflation ou les obligations liées au marché des changes. Elles vont aussi mettre en place des prêts syndiqués qui permettent à une personne d’emprunter de l’argent auprès de plusieurs bailleurs pour financer une même opération. Tous ces produits financiers vont être réemployés par l’ingénierie financière mondiale pour former des produits structurés.

 

Surtout les banques islandaises vont avoir recours aux dérivés de crédit – les fameux CDS (credit default swap) – qui permettent de transférer le risque lié à l’attribution d’un prêt en contrepartie du versement d’une prime. Les banques vont tirer partie des spécificités des règles prudentielles islandaises en intégrant 30 % de produits hybrides dans leur ratio de Tier 1 alors que la norme internationale est plutôt fixée à 15 %.     

 

En résumé on peut dire que le secteur bancaire a connu une expansion trop importante sur une période trop réduite avec des risques mal maîtrisés.

 

Comment les banques ont-elles pu s’endetter à ce point, sans que quiconque s’en alerte ?

 

Deux précisions s’imposent :

-       D’une part, tout le monde s’est endetté de manière déraisonnable : les banques, les entreprises islandaises du secteur non bancaire et les ménages.

-       D’autre part, dès la fin 2005, les autorités de supervision financière se sont inquiétées de la situation avec la hausse du coût des dérivés de crédit islandais.

 

En février 2006 les autorités publiques ont conçu un accord de stabilisation financière pour faire évoluer les pratiques des trois banques. Glitnir, Kaupthing et Landsbanki se sont donc engagées à améliorer la qualité de leur communication financière, à réduire leurs prises de participation croisées et à augmenter la part des dépôts dans leur bilan.

 

Ces mesures vont justement conduire Landsbanki à rechercher des liquidités à l’étranger en ouvrant au Royaume-Uni un compte de dépôts dénommé Icesave. A mesure que les signaux négatifs s’accumulaient pour l’Islande, les autorités financières étrangères se sont inquiétées des ces comptes de dépôt ouverts notamment au Royaume-Uni, au Pays-Bas et en Allemagne. Les inquiétudes exprimées n’ont toutefois pas eu d’effets parce que certains responsables bancaires pensaient tenir la solution à leurs problème de fonds propres en captant l’épargne étrangère.

 

Les organismes de contrôle se sont alertés mais ils n’ont pas nécessairement agi pour imposer une modification de stratégie aux banques islandaises. Ils affirment avoir essayé d’infléchir les banques islandaises sans avoir le pouvoir de les contraindre. Il est difficile en la matière de faire la part des choses mais un constat s’impose : ce fut un échec.

 

Comment expliquer la forte confiance en l’Etat et en l’autorité ?

 

Je crois qu’il y a plus confiance dans le groupe et dans les institutions que dans l’Etat en tant que tel. Les Islandais expriment une forte défiance envers leurs décideurs et le sentiment d’une trahison.

 

Les conclusions du procureur spécial et de la mission d’enquête parlementaire sur la crise financière seront déterminantes. Elles sont très attendues par la population islandaise qui attend que des responsabilités soient identifiées et que des responsables soient sanctionnés. Une quarantaine de personnes est actuellement susceptible de faire l'objet de poursuites judiciaires. Les conclusions permettront éventuellement de rétablir la confiance. Elles sont également susceptibles d'accroître la défiance de la population envers les institutions si elles n'aboutissent pas à des mises en examen.

 

Quelle régulation ?

 

Deux pistes semblent se dessiner :

-       Favoriser une meilleure appréhension des risques : mise en œuvre de normes prudentielles et contrôles de risques internes ou externes renforcés.

-       Limiter la déresponsabilisation des acteurs et les facteurs « d’aléa moral ». Un encadrement du recours aux CDS est actuellement évoqué.

 

En dehors de cela, il y a un élément qui est peu mis en avant : la tentation de la croissance externe et la course au gigantisme.

 

 

Conséquences du non au référendum

 

Personne ne voulait vraiment de ce référendum. Son principe avait été évoqué par les parlementaires le 30 décembre 2009 mais il avait été finalement rejeté. Le véto du président Gimsson pour la promulgation de la loi sur Icesave a donc été déterminant. Ce référendum est suscptible d'ouvrir une crise politique en donnant l'opportunité aux Islandais de désavouer leurs représentants. Les conséquences politiques sont difficiles à estimer. C’est pourtant le ministre des finances – Sigfusson-  qui pourrait se retrouver en position délicate alors même qu’il était opposé à un accord sur Icesave.

  

 

Au niveau économique, le versement de l’aide du FMI de 2,1 milliards de dollars est conditionné au déclenchement de l’assistance économique des bailleurs nordiques qui représente 2,5 milliards de dollars. Or les pays nordiques sont tous unis pour suspendre le versement de cette aide à la conclusion de l’accord sur Icesave.

 

D’une manière ou d’un autre il faudra que l’accord soit adopté et qu’il le soit rapidement. Des négociations ont eu lieu entre les Britanniques, les Hollandais et les Islandais pour anticiper le résultat du référendum. Des concessions ont été faites par les Britanniques et les Hollandais qui pourraient préfigurer une sortie de crise au niveau international.

 

Au niveau géopolitique, il est certain que l’ancrage de l’Islande à l’Europe sera également conditionné à la conclusion et au respect d’un accord sur Icesave. Si les Islandais arrivent à obtenir de meilleures conditions que celles qui prévalent aujourd’hui alors le référendum aura une utilité mais au prix d'une nouvelle crise politique.


Crédit photographique: http://www.worldislandinfo.com/

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